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Seigneurs
et censitaires :
Afin de peupler sa colonie de la vallée du Saint-Laurent, la France eut recours au système qui lui était le plus familier et sous lequel la quasi-totalité de la population française vivait, la seigneurie. En Nouvelle-France, l'adage "Nulle terre sans seigneur" prend toute sa signification puisque l'occupation du sol résulta exclusivement du mode seigneurial. En 1626, on retrouve un seul seigneur, Louis Hébert, pionnier de la colonie, installé sur les hauteurs de ce qui deviendra la ville de Québec, possédant deux terres qui viennent d'être érigées en fief. Au moment de la Conquête de la Nouvelle-France par les Britanniques, en 1760, environ 250 seigneuries auront été concédées. Une partie de ces seigneuries sont la propriété de l'Église (communautés religieuses, séminaire de Québec ), mais les trois quarts appartiennent à des propriétaires laïcs. Être seigneur n'est pas synonyme de noblesse. Bien que les nobles possèdent la plus grande partie des seigneuries, les seigneurs sont parfois des bourgeois (marchands, professionnels, entrepreneurs ) et même, occasionnellement des individus d'origine modeste qui sont devenus seigneurs en Nouvelle-France. On leur aura octroyé une seigneurie en remerciement de leurs services pour la colonie (c'est le cas notamment de Pierre Boucher ou encore de Louis Jolliet) ou ils en auront fait l'acquisition en l'achetant à un autre seigneur. De tels destins, marqués par l'ascension sociale, sont assez caractéristiques des sociétés neuves où les hiérarchies sont moins rigides que dans la mère-patrie. Le seigneur Jean Rioux constitue une parfaite illustration de cette mobilité sociale ascendante. À l'intérieur des seigneuries, des censitaires obtiennent des concessions des seigneurs. Pour les terres qu'ils possèdent (les censives), les habitants paient le cens (une somme symbolique attestant de leur subordination au seigneur) et les rentes, en plus d'être obligés de faire moudre leurs grains au moulin banal. Cependant, les seigneurs tardent souvent à développer les seigneuries qu'ils possèdent. Bien qu'ils aient, en principe, l'obligation de concéder des terres à toute personne en faisant la demande, nombreux sont les seigneurs à se désintéresser de leur seigneurie, soit parce qu'ils sont retenus à la ville par d'autres fonctions, soit parce que la seigneurie qu'ils possèdent est peu propice au peuplement. Bien qu'à plusieurs occasions, on menace les seigneurs récalcitrants de leur retirer leur seigneurie s'ils ne les développent pas (Édits de Marly en 1711), les sanctions, le plus souvent, ne suivent pas. Bref, si les seigneurs sont souvent présentés comme des colonisateurs, tous ne furent pas aussi actifs que Pierre Boucher ou Robert Giffard et le peuplement progressait souvent très lentement. Avant que les seigneuries ne soient suffisamment peuplées et développées, elles n'étaient guère rentables pour les seigneurs qui devaient attendre de nombreuses années avant de voir leur investissement (principalement le moulin banal, lorsqu'il existait) devenir profitable. À la fin du 18e siècle, au lendemain de la Conquête britannique, les seigneuries, surtout les plus anciennes, deviennent alors densément peuplées et une source de rentabilité non négligeable. Ces seigneuries sont, dès lors, un objet de convoitise pour l'élite britannique, militaire principalement, qui y voit la possibilité de profits, mais sans doute aussi la volonté de se doter d'un statut privilégié au sein de la colonie conquise. Ces officiers ou hommes d'affaires britanniques, familiers avec la noblesse rurale de leur contrée d'origine, ne sont sans doute pas indifférents au prestige associé au titre de seigneur. En dépit de la bienveillance des officiers britanniques envers le système et le mode de vie seigneurial, il n'y aura plus, à compter de la Conquête, sauf quelques exceptions, de concessions de seigneuries. Néanmoins, le système seigneurial survivra, dans la vallée du Saint-Laurent, jusqu'en 1854, année où fut passée la Loi seigneuriale qui abolissait le régime seigneurial. Par un concours de circonstances, le mode de vie seigneurial au Canada dura une soixantaine d'années après que la Révolution française l'ait fait disparaître en France. Les seigneurs Rioux et la seigneurie de Trois-Pistoles :
La région du Bas-Saint-Laurent ne compta pas que les Rioux comme seigneurs d'origine modeste. Dans les seigneuries de l'Isle-Verte et de Rimouski, non loin de là, les seigneurs Côté et Lepage avaient également obtenu leur seigneurie en échange d'une terre sur l'île d'Orléans. Ces trois familles s'installèrent sans tarder dans cette région non encore développée et, pendant plusieurs générations, les Rioux, Lepage et Côté virent leurs enfants se marier entre eux. Si les Lepage et les Côté comptent diverses branches outre celle des seigneurs de Rimouski et de l'Isle-Verte, on peut considérer que la totalité des Rioux d'Amérique du Nord sont des descendants des premiers seigneurs résidants de Trois-Pistoles. Mariés en 1678, Jean Rioux et Catherine Leblond eurent huit enfants dont sept étaient nés avant leur traversée vers Trois-Pistoles. Deux fils seulement se marièrent à leur tour : Nicolas avec Louise Asselin de l'Île d'Orléans (il fut le deuxième seigneur de Trois-Pistoles) et Vincent avec Catherine Côté (fille du seigneur de L'Isle-Verte). Une fille, Madeleine, fut religieuse à l'Hôtel-Dieu de Québec. À son décès, en 1710, treize ans après son installation à Trois-Pistoles, le seigneur Jean Rioux était toujours le seul habitant de sa seigneurie! Progressivement, lorsque le peuplement fut parvenu jusque-là, d'autres familles viendront accroître la population pistoloise, mais les Rioux continueront d'y représenter une partie considérable de la population, ce qui est encore le cas de nos jours. La seigneuresse Catherine Leblond demeura veuve durant plus de 40 ans. Plus jeune que son époux (elle avait 13 ans lors de son mariage), elle ne mourut qu'en 1753, âgée de 89 ans, après avoir vu quatre générations de Rioux dans la seigneurie que son mari et elle avaient fondée. Six générations de seigneurs Rioux se succédèrent à Trois-Pistoles entre 1697 et 1854, année de l'abolition du régime seigneurial : Jean (1697-1710), Nicolas (1710-1756), Étienne père (1756-1784), Étienne fils (1784-1805), Joseph (1805-1829) et Éloi (1829-1854). La famille Rioux, de par sa présence constante dans sa seigneurie de Trois-Pistoles et par sa préservation du titre seigneurial sur près de deux siècles, représente un cas exceptionnel parmi les seigneurs de la vallée du Saint-Laurent. D'abord, les seigneurs résidants, à l'image de ceux de la télésérie Marguerite Volant, ont toujours été minoritaires parmi l'ensemble des seigneurs laurentiens (tout au long du 18e siècle, les seigneurs résidants comptent pour environ 30% des seigneurs, ils seront un maximum de 40% au moment de l'abolition du régime seigneurial). De plus, les seigneuries ayant appartenu à une même famille pendant une aussi longue période sont extrêmemement rares. Avec les Juchereau-Duchesnay à Beauport ou encore les Boucher de Boucherville, les Rioux de Trois-Pistoles font partie des quelques familles seigneuriales originelles encore en place en 1854.
Article de Benoît Grenier, doctorant en histoire à l'Université Laval et à l'Université de Haute-Bretagne (Rennes 2)
DÉPATIE, Sylvie, Mario Lalancette et Christian Dessureault. Contributions à l'étude du régime seigneurial canadien. Montréal, Hurtubise, 1987. 292 p. HARRIS, Richard Colebrook. The Seigneurial System in Early Canada. A Geographical Study. Kingston/Montréal, McGill-Queen's University Press, 1984 (1966). 247 p. BEAULIEU, Jean-François. Généalogie descendante en lignée directe de Jean Riou et Catherine Leblond, 1678-1987. 1987, 452 p. RIOUX, Emmanuel (dir.). Histoire de Trois-Pistoles, 1697-1997. Trois-Pistoles, Centre d'édition des Basques, 1997. 697 p. TRUDEL, Marcel. Le régime seigneurial. Ottawa, Société historique du Canada, 1967. 20 p. TRUDEL, Marcel. Les débuts du régime seigneurial canadien. Montréal, Fides, 1974. 313 p. |