Les
morts violentes de la Grande recrue Dans leur ouvrage intitulé Naissance d'une population : Les Français établis au Canada au XVIIe siècle, les chercheurs du Programme de recherche en démographie historique de l'Université de Montréal (www.genealogy.umontreal.ca) estiment que 2 à 3% seulement des pionniers du Canada ont été victimes des guerres iroquoises. La mortalité violente ou accidentelle aurait, au total, emporté environ 5% des colons de sexe masculin établis au cours du premier demi-siècle de peuplement de la colonie laurentienne. Cette mortalité exceptionnelle a bien entendu considérablement varié dans le temps comme dans l'espace, et nous en voulons pour preuve le cas des hommes de la Grande recrue arrivés à Montréal à l'automne de 1653, sous la direction de la Société de Notre-Dame de Montréal. Débarqués pourtant en temps de paix, ces quelque cent colons (94 individus sont repérés dans les archives de la colonie, auxquels s'ajoutent peut-être quelques autres dont nul ne sait s'ils ont franchi l'Atlantique) vont subir collectivement un destin vraiment effroyable, puisque nous en comptons 31 parmi eux qui finissent leurs jours tragiquement, ce qui représente le tiers de l'effectif. Les Montréalistes de 1653 constituent la moitié des compagnons de Dollard des Ormeaux. Des 17 Français qui affrontent les Iroquois au Long-Sault, un seul échappe des mains des vainqueurs, soit Robert Jurie, retourné en France; des 16 autres qui périssent au combat ou qui sont torturés en terres amérindiennes, il s'en trouve 8 en effet qui figurent au rôle de la Grande recrue : Jacques Brassier, 25 ans, François Crusson dit Pilote, 24 ans, René Doussin, 30 ans, Nicolas Josselin, 25 ans, Jean Lecomte, 27 ans, Étienne Robin dit Desforges, 27 ans, Jean Tavernier dit Laforêt, 28 ans et Jean Valet, 27 ans. Célibataires encore, ils avaient tous décidés de demeurer dans la colonie à la fin de leur contrat d'engagement signé en France. Cinq autres
recrutés de 1653 sont tués par les Iroquois avant l'expédition
du Long-Sault, la plupart avant même la fin de leur contrat. Yves
Bastard, en premier lieu, meurt d'avoir reçu une balle de plomb
le Responsables des trois quarts des décès accidentels ou violents ayant affecté les recrutés de 1653, les Iroquois vont encore faire dix victimes, pour un grand total de 23 morts tombés sous leurs coups. Ils exécutent huit de ces hommes avant la paix de 1667 et deux autres peu avant la fin du siècle et la grande paix finale de 1701. Pierre et Olivier Martin sont tués en mars 1661 et Jean Pichart, habitant de la Pointe-Saint-Charles, au mois d'août de la même année; sans doute privé de sa tête, le corps de Pierre Martin n'est reconnu et enterré que six jours après qu'on l'a découvert. L'année suivante, le meunier Michel Louvard dit Desjardins est assassiné sur le pas de sa porte par des "Sauvages Loups ivres" c'est-à-dire par des Mohicans, alliés des Iroquois, puis Simon Leroy est tué en même temps que le fameux Lambert Closse, venu à son secours. En 1663, Simon Després dit Berry, membre de la dix-neuvième escouade de la milice établie par Maisonneuve et dont la femme vit à Blois, est conduit de force au pays des Onneiouts qui le brûlent à petit feu suivant leurs coutumes. Un an plus tard, Michel Théodore dit Gilles est tué à la Longue-Pointe en revenant de la chasse. En 1665, c'est au tour de Pierre Raguideau de se faire massacrer. Et ce n'est que plus d'un quart de siècle plus tard que tomberont les deux dernières victimes : Bertrand de Rennes, âgé de près de 60 ans, en 1691, et Jean Deniau, sexagénaire abattu à Boucherville avec sa femme durant l'été 1695. Deux membres de la célèbre recrue seront assassinés dans des conditions fort différentes des précédentes : "trouvé mort dans la commune" à la suite d'un coup de fusil, Simon Galbrun aurait été exécuté par un soldat, complice de sa femme, Françoise Duverger, laquelle, jugée à tort ou à raison coupable, sera par suite pendue par le bourreau à Québec. Toussaint Hunault, pour sa part, mourra, à 65 ans, d'un coup d'épée asséné par le baron Gabriel Dumont de Blaignac, lieutenant des troupes de la marine qui paraît, lui, être resté impuni de son crime. Quatre des recrutés de 1653 vont mourir noyés en plein été dans le Saint-Laurent : Christophe Roger, dès 1656, Jean Davoust, l'année suivante, du côté des rapides de Lachine, en revenant de conduire le père jésuite Joseph-Imbert Dupéron vers les Pays-d'en-haut, puis Louis Chartier, "chirurgien en cette habitation", en 1660, et enfin l'ancêtre Marin Janot dit Lachapelle, dont le corps est trouvé flottant à 15 lieues en aval de Montréal, quatre jours après sa mort en 1664. Deux autres hommes vont également mourir par accident : en 1674, le charpentier Nicolas Millet meurt brûlé dans les ruines fumantes de sa maison et, en 1703, le maçon septuagénaire Michel Bouvier succombe à ses blessures, après être tombé d'un échafaudage dressé pour la construction de la maison de Jacques Leber de Senneville.
Hubert Charbonneau, professeur émérite de l'Université de Montréal |