La répartition géographique des principaux patronymes en Nouvelle-France

 

Les patronymes ont une histoire multi-séculaire. Dans le cas de la France, et de l'Europe occidentale en général, les patronymes se sont fixés au Moyen-Âge. Ils ont par la suite évolué dans leur forme, par changements orthographiques ou par introduction de surnoms ou sobriquets, et dans leur fréquence, selon des modes de transmission divers. En Nouvelle-France, soumise tout naturellement aux lois et aux coutumes de la France de l'Ancien Régime, la transmission des noms était strictement patrilinéaire, les enfants héritant du patronyme de leur père, et les garçons le transmettant à leur tour à leurs enfants. Les femmes mariées conservaient leur patronyme de naissance, du moins dans les documents religieux, administratifs ou légaux.

Utilisés comme marqueurs, les patronymes permettent de retracer les principales lignes de l'histoire d'une population. Leur fréquence relative et leur répartition sur le territoire relèvent en effet des caractéristiques de l'immigration fondatrice, de la fécondité différentielle et des stratégies d'établissement des personnes. Dans le cas du Québec ancien, on dispose d'une excellente observation des patronymes sur l'ensemble du territoire grâce aux travaux menés par le Programme de Recherche en Démographie Historique (PRDH) aux fins de la recherche universitaire (voir: www.genealogie.umontreal.ca). Visant à reconstituer la population de l'époque, le PRDH a assuré "l'informatisation" des quelque 700 000 actes de baptême, mariage et sépulture enregistrés dans le territoire actuel de la province avant 1800. On possède ainsi la liste des noms et des lieux de naissance des quelque 171 880 individus nés avant 1766 dont les baptêmes nous sont parvenus.

Établir cette liste a toutefois demandé une opération préliminaire. Elle consiste à standardiser les patronymes, en admettant que différentes variantes peuvent être ramenées à une forme dominante qui sert à les représenter (par exemple "Gauthier", qui regroupe Gaultier, Gautier, Gauthié, etc. ...). La forme la plus souvent rencontrée dans les registres paroissiaux a normalement été retenue, mais il peut arriver qu'on lui ait substitué le cas échéant celle qui a cours aujourd'hui.

La population québécoise a largement utilisé le surnom, notamment pour différencier les différentes lignées issues d'un même ancêtre. Ces surnoms pouvaient être liés à la vie militaire par exemple ("Lafleur", "Larose ", ...) ou simplement être introduits par un descendant à un moment donné. Ayant parfois supplanté à la longue le patronyme initial, ils ont introduit un élément de dispersion des patronymes en usage. Ainsi, à la fin du XIXe siècle, les descendants par lignées masculines d'Antoine Roy s'appellent selon les lignées Roy, Desjardins ou Lauzier. Pour des raisons de commodité, lorsque, dans un acte de baptême, mention était faite d'un nom et d'un surnom, seul le nom a été retenu ici.

Les patronymes sous le Régime français

Le trait dominant de la distribution des patronymes des enfants baptisés au Québec sous le Régime français est la concentration: les trois cents noms les plus fréquents réunissent la moitié des cas, les dix premiers regroupant 5 % du total à eux seuls. À titre de comparaison, dans la France de la première moitié du XXe siècle, les 10 premiers en rassemblaient trois fois moins, seul le nom "Martin" atteignant une fréquence aussi élevée que les cinquante noms les plus fréquents du Québec. Il en est ainsi parce que la souche française au Québec est issue d'un petit nombre de fondateurs, de sorte qu'à peine 1500 patronymes regroupaient jusqu'à récemment presque toutes les naissances francophones; à l'opposé, en France, les patronymes se comptent par centaines de milliers.

La fréquence d'un nom relève du nombre de pionniers qui l'ont introduit et, surtout, du moment de leur établissement, les premiers arrivés bénéficiant d'un avantage important puisque le nombre de descendants augmente exponentiellement au fil des générations. Ainsi, le nom le plus fréquent, "Roy", était porté par des dizaines d'immigrants, dont l'arrivée remonte aux premiers temps de la colonie. Les noms les plus répandus sont alors, fatalement, ceux des plus anciens pionniers venus très tôt du Perche et de la Normandie.

Liste des dix patronymes les plus fréquents parmi les enfants baptisés avant 1766

(Pour visualiser la carte géographique correspondant à chaque patronyme, il suffit de cliquer sur le nom.)

Rang
Patronyme
Nombre
de baptisés

Nombre de paroisses impliquées

Importance de la paroisse principale
1
1 274
62
14%
2
1 037
51
15%
3
968
66
13%
4
883
50
26%
5
802
49
13%
6
747
32
42%
7
729
48
15%
8
713
42
14%
9
709
49
23%
10
676
54
17%

On s'étonnera peut-être de ne pas voir dans cette liste le nom "Tremblay", le plus répandu aujourd'hui. C'est que porté par un seul immigrant, ce patronyme a vu son importance relative augmenter avec le temps parce qu'il n'a jamais été associé à un surnom qui serait venu à se substituer à lui et parce que la souche s'est concentrée dans des régions du Québec qui ont maintenu fort longtemps des taux de reproduction exceptionnels.

La distribution des patronymes sur le territoire tient avant tout au lieu d'établissement de celui ou de ceux qui les ont introduits, mais aussi à ceux de leurs enfants: on le sait, les descendants de certains fondateurs se retrouvent davantage dans certaines régions que d'autres. Les généalogistes connaissent depuis longtemps l'existence de deux arbres généalogiques principaux au Québec, ceux de Québec et Montréal, qui se divisent eux-mêmes en plusieurs arbres régionaux (celui du Bas-du-fleuve, ou encore celui de l'île-Jésus, par exemple). Certaines lignées se révèlent par contre plus dispersées que d'autres, en raison des déplacements des descendants au cours du temps. Ainsi, les Roy et les Gauthier apparaissent dans un grand nombre de paroisses - plus de 60 -; à l'opposé, les Parent se concentrent en 32 paroisses et les Gagné en 42. Les Gauthier sont les plus "montréalais" alors que les Gagnon sont à peu près absents de la région; les Roy et les Lefebvre se retrouvent un peu partout alors que les Parent et les Morin sont à l'est de la province.

Certaines paroisses sont de véritables fiefs pour un nom donné: Beauport pour les Parent, qui y baptisent 42% des leurs, Château-Richer pour les Gagnon (26%), Charlesbourg pour les Renault (23%)... En cliquant sur un nom de la liste, vous obtiendrez une carte illustrant la répartition du nom sur le territoire tel qu'exprimé par le nombre de baptisés sur le territoire avant 1766.

Texte de Bertrand Desjardins du département de démographie de l'Université de Montréal.

Cartes géographiques de Kevin Henry du département de géographie de l'Université McGill.