Les familles de marchands


En 1715, l'île de Montréal compte environ 4 700 habitants dont 1 200 forment la population active. Quarante pour cent d'entre eux vivent des ressources de la terre et certains exercent en même temps un autre métier comme charretier, forgeron ou charpentier. Seulement 20% des citadins s'adonnent au commerce. Parmi eux, on retrouve 25 marchands-équipeurs, 60 voyageurs professionnels et petits marchands, 30 aubergistes et cabaretiers, 5 boulangers et bouchers et quelques charretiers.

Les marchands sont, avec les nobles et les officiers administratifs et militaires, au sommet de l'élite urbaine. Ils doivent souvent s'endetter pour partir en affaires, mais ils bénéficient de privilèges qui les avantagent beaucoup et ils ne tardent pas à s'enrichir. On les appelle les bourgeois, mais à l'époque ce mot désigne simplement un habitant d'une ville et non une classe sociale comme aujourd'hui.

Contrairement aux nobles, les marchands travaillent sans répit, ne s'offrant presque pas de loisirs. Les femmes apprennent d'ailleurs à tenir les livres et à gérer le commerce en l'absence de leur époux tandis que les fils poursuivent leurs études jusqu'à l'âge de 14 ans. Ils font ensuite un stage dans les comptoirs de l'Ouest, pour finalement compléter leur formation chez un négociant au Canada et parfois même en France.

Mais il ne suffit pas de devenir marchand de père en fils, encore faut-il s'allier auxfamilles les plus en vue. Aussi s'efforce-t-on d'unir ses enfants à ceux des nobles ou à ceux des marchands les plus riches. Une union entre ces deux groupes sociaux est avantageuse, car si l'un a le statut, c'est souvent l'autre qui détient l'argent. À l'époque le mariage est vraiment au cœur de toute alliance tant économique que sociale et la famille est un réseau de contacts inestimables grâce auquel on peut obtenir des faveurs.

Il ne faut cependant pas oublier que le rêve des familles marchandes est d'accumuler suffisamment de biens pour acquérir éventuellement un titre de noblesse. Bien que le titre ne se transmette que par les hommes, beaucoup de femmes issues de la noblesse épousent des marchands. En Nouvelle-France, 46% des mariages des membres de la noblesse se concluent avec des familles bourgeoises, ce qui est beaucoup plus élevé qu'en France.

Pour ne rien perdre de leur prestige, les membres d'une même famille se marient parfois entre eux, mais avant ils doivent demander une dispense de consanguinité à l'Église. Étant donné que pour obtenir cette requête on doit débourser une certaine somme d'argent, seulement les nobles et les marchands peuvent y accéder. Les mariages avec dispense de consanguinité ne sont toutefois pas très nombreux, ils ne représentent que 10% environ de tous les mariages.

Les familles de marchands sont souvent assez riches pour se payer certains luxes et s'acheter, par exemple, des esclaves. Ainsi les Neveu acquièrent-ils une jeune esclave amérindienne pour la somme de 200 livres, alors que d'autres familles peuvent en avoir une dizaine comme les Lemoyne. Les Leber et les Lemoyne sont, pour leur part, de prospères marchands et mènent un grand train de vie. Ils s'entourent également d'objets rares et de très grande valeur au point de rivaliser avec le procureur, les membres du Conseil souverain et les autres nobles de la colonie.

Les marchands sont tout de même très impliqués dans la communauté. On les retrouve quelques fois comme marguilliers à la paroisse et certains siègent au Bureau des pauvres, organisme chargé de porter secours aux miséreux de la ville et des faubourgs environnants. Des marchands et leurs femmes vont de porte en porte ramasser de l'argent, de la nourriture et des vêtements pour les moins bien nantis de la société urbaine. Ainsi font-ils leur part et sont-ils très appréciés des gens d'Église.


Bibliographie :

  • Dechêne, Louise, Habitants et marchands de Montréal au XVIIe siècle, Montréal et Paris, Librairie Plon, 1974
  • Depatie, Sylvie et all., Vingt ans après. Habitants et marchands. Lectures de l'histoire des XVIIe et XVIIIe siècles canadiens, McGill-Queen's University Press, Montréal, 1998.

Illustrations :

  • "Charles Robin at Arichat-1760 (détail) ", © Permission of the artist, Lewis Parker
  • " Musée de la civilisation, collection Sir "Thomas Chapais. No68-886
  • " Musée Stewart au Fort, Île Ste-Hélène, 970.2139.1