Les Seigneuries de la Nouvelle-France


Le régime seigneurial, qui existe en France depuis le Moyen Âge, est mis en place dans la colonie par les Cent-Associés en 1627. Il s'agit d'un système de tenure qui règle la façon de détenir les terres et de les concéder. Le Compagnie des Cent-Associés espère ainsi encourager le peuplement du pays en amenant de grands propriétaires terriens à installer des habitants sur leur domaine. Ce régime définit également les relations sociales et économiques entre seigneur, propriétaire d'un fief, et censitaires.

Mais avant de concéder des terres, il faut les diviser et le fleuve Saint-Laurent se présente comme une séparation naturelle. Étant donné qu'il est la seule voie de communication pour se rendre d'un bout à l'autre du pays, chacun veut y avoir accès. Les seigneuries se divisent donc en une série de bandes étroites, partant des rives du fleuve pour s'enfoncer profondément à l'intérieur des terres. La vallée du Saint-Laurent se découpe uniformément, selon une orientation nord-ouest sud-est.

Il ne faut cependant pas croire que ces concessions, en forme de rectangleallongé, sont toutes de la même dimension. Elles varient selon lesmérites ou l'influence du seigneur auprès des autorités, les plus vastes étant celles de Beaupré, de l'île de Montréal, de Batiscan et du Cap de la Madeleine. Généralement les seigneuries font 2, 4 ou 6 lieues longueur, ce qui équivaut à 8, 16 ou 24 kilomètres par environ 26 arpents de front, soit 1,5 kilomètre. Approximativement le quart de cette superficie est alloué à l'Église et aux communautés religieuses tandis que les censitaires ont des lopins de terre qui font en moyenne 175 mètres de front par 1,75 kilomètre de profondeur.

On retrouve à l'intérieur d'une seigneurie la même division des terres que pour l'ensemble de l'aire seigneuriale. Elle est donc constituée d'un ensemble de bandes étroites, perpendiculaires au fleuve. La partie la plus importante est bien sûr le domaine personnel du seigneur. Non loin de là, se situe habituellement la terre de la Fabrique où on construit une église etun presbytère. D'ordinaire le seigneur réserve un terrain pour que les habitants puissent y faire paître leurs animaux, qu'on appelle la Commune. Ensuite, on retrouve les terres concédées aux habitants, appelées rotures. Il ne faut pas oublier que ces terres sont des concessions, ce qui veut dire que le seigneur conserve sur elles son droit de propriété.

La seigneurie ne compte généralement aucun village, car on souhaite que la majorité du territoire soit mise en culture. Le manque d'artisans se fait rapidement ressentir et cinq ou six villages ou bourgs voient le jour, un des plus gros étant celui de Fargy dont le recensement de 1663 compte environ 63 personnes. Le village est habituellement entouré d'une palissade et contient une église, un marché public, un cimetière et un moulin à farine.

Théoriquement, le seigneur doit concéder une terre à tous les habitants qui en font la demande et construire sur son fief un moulin à blé. En pratique, celui-ci n'est élevé que lorsqu'il y a suffisamment de monde pour en assurer la rentabilité. Le censitaire va alors y moudre son grain et paie un droit de mouture. Le seigneur qui concède une terre s'attend à recevoir des droits onéreux comme un loyer annuel (les cens et les rentes) et la "taxe" (les lods et ventes) si l'habitant vend sa terre. Il détient aussi un droit de corvée qui lui permet de réclamer des journées de travail à son censitaire.

On estime que le censitaire donne à son seigneur environ 65 livres par année, ce qui représente une somme importante quand on sait qu'un journalier pouvait gagner entre 120 et 200 livres par année et un ouvrier spécialisé autour de 300 à 400 livres. Le seigneur bénéficie en plus d'un certain nombre de droits honorifiques, comme ceux d'occuper un banc bien situé à l'église, de recevoir le premier la communion et le pain bénit.

Si dans les premiers temps, le régime seigneurial fournit des conditions d'entraide qui favorisent le développement de la colonie, il devient peu à peu un obstacle au progrès général du pays. L'habitant est complètement dépendant du seigneur. Il est obligé lui de payer une rente et sa terre est soumise à son contrôle s'il veut la vendre. Le régime seigneurial n'est aboli qu'en 1854, ce qui brime pendant un certain temps l'évolution économique de la colonie, puisqu'il entrave la mobilité foncière et le développement du capitalisme.


Bibliographie :
Harris, Richard Colebrook, The Seigneurial System in Early Canada. A Geographical Study.Les Presses de l'Université Laval, Québec, 1966.
Trudel, Marcel, Initiation à la Nouvelle-France, histoire et institutions, Holt, Rinehart et Winston, Montréal, 1971.
Trudel, Marcel, Les débuts du régime seigneurial au Canada, Fides, Montréal, 1974.
Trudel, Marcel, Mythes et réalités dans l'histoire du Québec, HMH, Montréal, 2001.

Illustrations :

Vue du château Lemoyne à Longueuil, Société historique et culturelle du Marigot