Les disputes mémorables

À peine quatre mois après la création du conseil souverain, une première dispute éclate entre le gouverneur Saffray de Mézy et Mgr de Laval. Chacun ne pouvant supporter l'autorité de l'autre, le conflit s'intensifie. Il atteint son paroxysme au cours d'une séance où le gouverneur chasse un des membres du Conseil en le frappant de sa canne. Puis il sort son sabre, le poursuit hors de la salle et le blesse à la main.

Cette querelle spectaculaire n'est pas unique dans l'histoire de la Nouvelle-France. Les disputes au XVIIème siècle sont nombreuses et hautes en couleurs. Elles sont généralement dues à des conflits de personnalité ou à des divergences d'opinion sur des questions administratives. Le Conseil souverain est un endroit particulièrement propice aux chicanes ; quelques-unes frôlent d'ailleurs la tragédie comme celle où un homme a failli être tué par un violent coup de pied au postérieur.

Frontenac est incontestablement le maître des querelles houleuses. Dès son arrivée dans la colonie, il perçoit le Conseil souverain comme une menace à son autorité et tente par tous les moyens d'en prendre la direction. Un jour, il fait emprisonner le greffier du tribunal sans raison valable ; une autre fois il fait incarcérer à Québec le gouverneur de Montréal, François-Marie Perrot qui avait défié son autorité en faisant emprisonner un officier de sa garde, envoyé à Montréal pour arrêter un citoyen accusé d'héberger des coureurs des bois. À l'hiver 1678-79, il essaie même de s'emparer de tous les pouvoirs en présidant le conseil et, suite à un refus, il exile de Québec le procureur général Ruette d'Auteuil.

Dans sa haine pour les gens d'Église, Frontenac fait de Mgr de Laval son ennemi juré. Il lui tient tête pour un oui ou un non, trouvant toujours un objet de désaccord. La question de l'eau-de-vie est sans doute celle qui les oppose le plus fermement. Étant donné que les Amérindiens se livrent à des crimes atroces quand ils boivent de l'alcool et que certains traitants les enivrent pour mieux leur soutirer des peaux, Mgr de Laval fait de la vente de l'eau-de-vie un péché mortel. Frontenac s'indigne de cette décision. Il élève la voix, clamant bien fort que l'eau-de-vie est nécessaire au commerce des fourrures. L'affaire se rend jusqu'aux oreilles du roi et bientôt toute la colonie est impliquée dans le litige. Chacun doit choisir son clan et il est bien difficile de rester neutre.

Mais Frontenac n'a pas seulement une dent contre Mgr de Laval, il en a aussi une contre l'intendant Jacques Duchesneau et les disputes entre les deux hommes vont bon train. Le fils de l'intendant, âgé de 16 ans, se retrouve d'ailleurs au cœur du conflit en se chamaillant avec un des protégés du gouverneur, Josias Boisseau. Bien vite mis au courant de l'altercation, Frontenac s'estime injurié par les propos de l'adolescent. Il ordonne son arrestation et celle du domestique qui l'accompagnait. Ces derniers paraissent devant Boisseau et le gouverneur, mais ne s'excusent pas et les provoquent de plus belle. Frontenac entre alors dans une colère noire. Il donne des coups de canne au domestique, puis l'envoi expier son manque de respect en prison. Le jeune Duscheneau, quant à lui, n'échappe pas à la fougue des deux hommes qui se jettent sur lui, le frappent, le griffent et déchirent même ses vêtements. L'adolescent réussit tant bien que mal à s'échapper de la mêlée et s'enfuit chez lui à toutes jambes. En voyant son fils arrivé, l'intendant scandalisé, barricade sa maison et arme ses gens de peur que le gouverneur ne vienne forcer sa porte.

Les accès de colère du gouverneur finissent par entraîner son rappel en France. Il ne faut cependant pas croire que Frontenac est le seul à envenimer le climat de la Nouvelle-France. Beaucoup d'autres disputes ont lieu, généralement liées à des questions de préséance. Par exemple, lors de l'ouverture d'une nouvelle chapelle à Montréal, une querelle éclate entre Mgr de Saint-Vallier et Monsieur de Callières à propos du prie-Dieu. Chacun fait tour à tour avancer son prie-Dieu dans le chœur et reculer celui de l'autre jusqu'au jour où Mgr de Saint-Vallier se fâche et ferme la chapelle pour six mois.

Ces querelles nous paraissent insensées aujourd'hui et pourtant elles sont bien représentatives d'une société fortement hiérarchisée où l'honneur et le prestige sont des valeurs primordiales.

Bibliographie :

  • Eccles, W. J., Frontenac, HMH, Montréal, 1962
  • Eccles, W. J. "Buade de Frontenac et Palluau, Louis de, dans Dictionnaire Biographique du Canada, volume premier, de l'an 1000 à 1700, Les Presses de l'Université Laval, Montréal, 1966, p. 137-146.
  • Lamontagne, Léopold, "Duchesneau de la Doussinière et d'Ambault, Jacques, dans Dictionnaire Biographique du Canada, volume premier, de l'an 1000 à 1700, Les Presses de l'Université Laval, Montréal, 1966, p. 296-298