L'évolution de la langue française en Amérique du Nord


Au 17ème siècle, la France compte environ 636 dialectes, ce qui rend la communication entre les régions parfois difficile. Lorsque les voyageurs se rencontrent, ils se parlent surtout en patois parisien, appelé français. Mais chacun y ajoute une petite touche régionale, prononce à sa manière et introduit des mots de son dialecte. Quelquefois ces particularités s'affichent comme une mode et se rendent jusque dans les salons parisiens où les grammairiens établissent les règles et décident de ce qui peut se dire ou non.

La plupart des immigrants qui débarquent en Nouvelle-France au 17ème siècle ont leur patois, mais s'expriment dans un français utilitaire. Seulement le tiers de la population est de Paris, les autres sont en majorité de Normandie, de l'Aunis, du Perche ou du Poitou. Le bassin parisien et la région du nord-ouest influencent beaucoup la culture qui se développe dans la colonie et laissent des traces qui traversent le temps.

Vers 1650, par exemple, les immigrants du Perche s'installent en Nouvelle-France; ils arrivent bien sûr avec leur accent et appuient fortement sur le T. Ils disent deboute, lite ou nuite. Avec eux, la famille Paquet devient Paquette, Rinfret, Rinfrette, les Huot sont appelés Huotte, les Chabot, Chabotte et ainsi de suite. Cette prononciation se généralise, on la retrouve encore aujourd'hui.
Le français qui s'implante dans la colonie n'est pas celui des grammairiens. Il est beaucoup plus libre et échappe complètement aux nouvelles normes. Lorsqu'à Paris, dans les années 1660, on établit que le verbe " japper " doit être utilisé pour les petits chiens et " aboyer " pour les grands, la colonie ne s'en préoccupe pas et continue de dire " japper " pour tout type de chien.

Peu à peu, un fossé se creuse entre le français qui est parlé des deux côtés de l'océan. Celui de l'Amérique du Nord est plus souple ; les accents, les mots et les expressions de toutes parts se mélangent, lui donnant une teinte particulière. On se permet de dire " i " et " a " à la place de " il " et " elle ", " s'assir " à la place de " s'asseoir ". On n'hésite pas non plus à introduire des régionalismes comme " maganer ", " placoter ", " achaler " ou " garocher ".

Peu à peu le choc des patois s'aplanit et le français s'implante véritablement au Nouveau Monde aux alentours de 1680-1685. Cette généralisation a peut-être été accélérée par l'arrivée du Régiment de Carignan-Salières ou celle des filles du Roi? Les avis sur la question sont partagés. Quoiqu'il en soit, l'uniformisation a lieu beaucoup plus tard en France ; les dialectes disparaissent des régions seulement vers 1914-1918.

Tant que l'élite est sur place, le français d'Amérique reste sensiblement pareil à celui de Paris. La conquête de 1760 vient cependant bouleverser les cartes, car elle provoque le départ de nombreux membres de l'élite. Sous le Régime anglais, les différences vont s'accentuer. La langue devient moins guindée et on se sent plus libre de créer de nouveaux mots. C'est d'ailleurs à ce moment là qu'on remplace l'expression " à carreaux " par " carotté ", " coquemar " par " bombe " ou " bouilloire ". Beaucoup d'anglicismes font également leur apparition. Ils façonnent la langue et la font évoluer à sa manière.

Vers 1840, on se rend compte que le français canadien n'est plus du tout celui qu'on parle à Paris. On essaie alors d'établir certaines normes, mais il est trop tard. Le français d'Amérique du nord a déjà son propre vocabulaire et sa propre sonorité, qui en font une langue unique et colorée.

Bibliographie :

  • Barbaud, Philippe, Le choc des patois en Nouvelle-France, Presses de l'Université du Québec, Sillery, 1984.

Illustrations :

  • "Les routes des postes du Royaume de France", Musée Stewart au Fort, Île Ste-Hélène, 980-518-1
  • "Port de La Rochelle", illustration de Barday, Musée des Hospitalières de l'Hôtel-Dieu de Montréal.